Les lumières de l’apocalypse

Roman d'Olivier Ciechelski : "Le livre des prodiges"

CIECHELSKI, Olivier, Le livre des prodiges. Arles : Editions du Rouergue, 2025, 325 pages (Rouergue Noir) [Livre numérique] ISBN : 9782812627453

Officier de police judiciaire depuis un an, Nora espère une promotion. Elle aimerait faire ses preuves en participant à des enquêtes alors qu’elle est reléguée aux patrouilles. Un événement tragique l’aiguillonne davantage : dans une darse du port autonome de Paris, en presqu’île de Gennevilliers, un container est immergé. A l’intérieur, outre la marchandise attendue, on retrouve des cadavres de femmes ; jeunes. Accident ? Nora est persuadée du contraire et demande à enquêter. Son chef l’écarte une nouvelle fois. Voyant là un signe du Dieu qu’elle prie au quotidien, elle se lance dans une enquête officieuse, dans les milieux interlopes de la prostitution, prête à prendre tous les risques pour rendre justice.

« Le livre des prodiges » est un formidable policier écrit par Olivier Ciechelski. Sa lecture, quasi d’une traite, laisse pantelant, après une plongée dans les marges d’un monde qui ne rencontre pas, ou bien peu, celui des citoyens « ordinaires ».

L’auteur décrit, d’une façon à la fois pédagogique et stylisée, l’histoire et la géographie dans lesquelles il positionne son intrigue : en région parisienne, ce placenta qui entoure la capitale, et plus précisément en presqu’île de Gennevilliers, marquée par l’activité du port autonome de Paris et ses constructions afférentes : cuves, entrepôts, darses, barges, … La Seine, silencieuse et docile, y déploie son long ruban d’eaux troubles. Non loin, se tient l’île Saint-Denis qui abrite un vaste parc ; quand l’obscurité de la nuit s’en empare, une faune interlope se dessine dans les méandres des sous-bois : ombres silencieuses en quête d’assouvissement de leurs pulsions ; femmes cachées dans le sombre des désirs attendant la clientèle.

Parmi ces protagonistes femmes, il y a Nora, jeune femme noire, marquée par une enfance faite de rejet, qui organise son existence autour d’un mot-clé : maîtrise. Et pourtant, la découverte du container et de son macabre contenu va faire voler en éclat ses efforts du quotidien. L’auteur décrit à merveille sa personnalité avec une grande finesse psychologique ainsi que celle des autres personnages. Il peint l’atmosphère délétère du commissariat, racisme, ostracisation des femmes, machisme et sexisme. Et pourtant Nora tient bon, aiguillonnée par sa foi et son sens de la justice. Mais ses convictions sont bousculées, les doutes affleurent son esprit et le fissurent.

L’action est prenante, le rythme bien pensé, la tension et le suspens constants. Par touches vaporeuses — un brouillard qui oblitère le réel — le fantastique s’immisce subtilement dans le noir de l’intrigue, par l’entremise de la foi, du message biblique, doublé de récits aux consonances africaines. Dans ce monde des lisières où s’embourbe l’humain, l’histoire est poignante, bouleversante, oppressante. On s’attache à Nora, sa force et ses failles mélangées, à son combat sans limite — pour elle, pour les femmes de l’ombre, les oppressées. Et quand s’alignent les différents nœuds de l’intrigue, advient alors une « beauté de triomphe et d’agonie » que décrit l’auteur tandis que la nuit va tomber : « Au-dessus d’Argenteuil le ciel était rouge vif et avait cette beauté poignante de ce qui va disparaître. »

Avec « Le livre des prodiges », l’auteur ajoute un nouveau livre à l’Ancien Testament, fait de références christiques et de mythologies africaines, la figure du serpent reliant les deux sources en un ouroboros sans fin.

Mon avis :

Citations

Nora se dit que la nostalgie venait sans doute avec l’âge. Ou avec certaines nuits, ou certains éclats de passé — un reflet sur le métal d’une citerne, une odeur de mazout, le bruit d’un train, une hirondelle. William se dit que ça devait être bizarre de tourner comme ça, chaque nuit, autour du lieu disparu de son enfance. (p. 36.)

Le besoin de courir surgit toujours comme un fourmillement dans les membres que rien ne saurait calmer ; une circulation d’énergie, tyrannique parce que dépourvue d’objet, bouillonnante, prisonnière de l’organisme, brûlante et qui cherche une issue ; une charge électrique appelant la décharge, un animal sauvage enfermé dans une cage et qui tourne sur lui-même, furieusement, espérant le dehors, pure attente accumulée dans les dents, les griffes, les muscles, désir violent de rompre la membrane qui sépare l’intérieur de l’extérieur, besoin de jaillir, de reprendre possession du monde en s’y mouvant dans une course qui déploierait les limites de l’individu, restaurant le contact entre le corps et le monde. (p. 54.)

Ils n’ont pas l’air de le voir, ce désespoir profond, total, ce désespoir d’après les regrets, celui d’après qu’on a cessé d’espérer. […] il y a le désespoir qui naît de ce qu’on a perdu et le désespoir, le vrai, qui advient quand on sait que tout est toujours déjà perdu d’avance. (p. 148.)

Il lui semblait que son corps était une corde tendue entre le monde et la caisse de résonance de son âme. Et cette corde vibrait à l’unisson de l’autre et de sa peine. C’était un don et une malédiction. (p. 204.)

A force de ne rien dire je suis devenue comme une pierre, un fossile, une masse de colère et d’impuissance, un noyau de plus en plus dur et de plus en plus lourd qui s’enfonce dans le sol sous le poids du silence. (p. 230.)

Plus le temps passait, plus elle se sentait scindée, mise à distance d’elle-même, comme si sa conscience et son corps vivaient deux vies indépendantes l’une de l’autre. Elle n’était plus elle-même, du moins pas tout le temps, et ce phénomène la dépossédait de ce qui était l’épine dorsale de toute sa vie : la maîtrise. (p. 253-254.)

Au-dessus d’Argenteuil le ciel était rouge vif et avait cette beauté poignante de ce qui va disparaître, une beauté de triomphe et d’agonie ; de l’autre côté, sur Paris, la nuit tombait déjà. (p. 297.)

On attendait dans un mélange de peur et d’exaltation : après toute la chaleur accumulée durant l’été, il y avait dans l’air comme une espérance de désastre. (p. 317.)

Seraphita

Seraphita, lectrice bibliophage naufragée de longue date sur « l’île lettrée ». Au fond des silences de la vie, les mots sont d’utiles compagnies quand ils savent conduire en dehors de soi.

Laisser un commentaire