Un polar rural au rythme lent

Roman de Chris Offutt : "Les fils de Shifty"

OFFUTT, Chris, Les fils de Shifty. Paris : Editions Gallmeister, 2022, 181 pages [Livre numérique] ISBN : 9782404023472

Mick Hardin est revenu en permission au pays, dans ses collines natales des Appalaches, pour soigner sa jambe blessée au cours d’une explosion. Alors qu’il se remet et s’apprête à repartir au front, un dealer du coin est retrouvé assassiné. C’est l’un des fils de Shifty, une femme au tempérament aussi fort que son chagrin. Elle demande à Mick d’enquêter. Il se met alors au travail, élargissant la circonférence des cercles de son enquête, jusqu’à se trouver face à une ancienne carrière de champignons et des secrets bien gardés.

« Les fils de Shifty » est une œuvre de l’américain Chris Offutt, un roman protéiforme.

En premier lieu, il s’agit d’un roman policier avec les ingrédients classiques du genre : des morts suspects, une enquête menée par un soldat en permission, dont la sœur est shérif, des menaces, des secrets cristallisés autour d’une ancienne mine et une enquête qui prend le temps de s’installer.

C’est aussi un roman noir qui dresse la vie brisée de divers protagonistes Mick au premier plan, empli d’une nostalgie du retour au pays, de secrets enfouis ou déposés çà et là dans les collines et qui ressurgissent. L’auteur décrit bien le tempérament des militaires, de quelle manière la maîtrise et le dressage du corps, la discipline du quotidien transmutent la contrainte et l’obéissance en pouvoir sur soi et les autres. Il n’élude pas non plus le questionnement moral du soldat face à une promesse donnée qui ne pourra être honorée que par la mort de quelques-uns.

Le roman est noir, certes, mais la beauté n’est pas absente de la plume de l’auteur, la beauté saisissante et fugace des collines, de la nature qui se régénère, dans une lumière pleine de sa part d’ombres : « La beauté de la nature cachait sa brutalité inhérente. » çà et là émergent les éclats fugaces du beau dans un quotidien morne, entaché de peurs.

Mais cette œuvre est d’abord et avant tout un roman d’atmosphère. En peu de mots, nombre d’ellipses, l’auteur donne beaucoup à entendre.  Dans cette brièveté, voire une forme de sécheresse de l’écrit, certaines formules et métaphores font mouche, jouant du contrepoint entre la nature et l’homme : « Ils restèrent assis en silence, le regard dans le vide. Peu à peu quelques oiseaux lancèrent un cri, comme s’ils testaient l’air, après avoir été réduits au silence par les coups de feu. » Le rendu est toujours saisissant. Mais le rythme est lent, voire pesant, sauf vers la fin : en quelques pages, les actions se précipitent, le récit gagne en efficacité, jusqu’à l’explosion et le bouquet final.

En bref « Les fils de Shifty » est un roman de nature writing sombre, au rythme lent qui campe les lieux et les protagonistes, en se précipitant vers la fin en un condensé d’ombres et de lumière, en résonance.

Mon avis :

Citations

— C’est marrant, dit Johnny Boy, je vois pas de bouteilles vides.

— Elles sont dans les bois. C’était moi, l’année dernière.

— Je savais pas que tu buvais.

— Je bois pas. Mais quand je le fais, je me rattrape. (p. 31.)

— Madame, dit Mick. Je travaille pas pour vous et je suis pas à vos ordres.

— Alors pour qui tu travailles ?

— Pour ceux qu’ont pas encore été tués. (p. 57.)

Pendant tout ce temps, Mme Combs n’avait pas cessé de parler. Si Linda tentait d’ajouter une remarque ou de demander une précision, Mme Combs élevait simplement la voix et poursuivait son monologue comme si elle cherchait à couvrir le bruit d’une averse soudaine sur un toit de tôle. (p. 67.)

La saison avait comme un arrière-goût de mélancolie. Chaque année, la terre se régénérait tandis que l’humanité vieillissait. La beauté de la nature cachait sa brutalité inhérente, mais les gens étaient mis à nu. (p. 81.)

Des rais de lumière filtraient à travers la voûte des chênes et des noyers, illuminant les fougères et la mousse. Un pic grimpa sur un tronc, tel un monteur de ligne sur un poteau téléphonique. (p. 130-131.)

Ils restèrent assis en silence, le regard dans le vide. Peu à peu quelques oiseaux lancèrent un cri, comme s’ils testaient l’air, après avoir été réduits au silence par les coups de feu. (p. 147.)

Seraphita

Seraphita, lectrice bibliophage naufragée de longue date sur « l’île lettrée ». Au fond des silences de la vie, les mots sont d’utiles compagnies quand ils savent conduire en dehors de soi.

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