Le roman d’une Irlande écorchée

Roman de Colin Barrett : "Fils prodigues"

BARRETT, Colin, Fils prodigues. Paris : Editions Payot & Rivages, 2025, 183 pages [Livre numérique] ISBN : 9782743667085

Ballina, comté de Mayo en Irlande. Le week-end s’annonce festif. Alors que la fête commence à s’essouffler dans les brumes de l’alcool et des joints, Doll disparaît. Sa petite amie Nicky commence à s’inquiéter le lendemain. Et puis, au bar où elle travaille, un homme lui dit qu’il a été enlevé et que son frère Cillian a intérêt à payer ses dettes de drogue s’il veut le retrouver vivant. Doll est retenu captif dans une ferme isolée qu’habite Dev, jeune homme fragile et seul depuis la disparition de sa mère.

« Fils prodigues » est un roman de Colin Barrett qui nous plonge dans le désœuvrement d’une Irlande rurale que la grâce et la lumière semblent avoir désertée. Les pères ou les mères sont absents ou ont disparu, l’alcool et la drogue font des ravages et la jeunesse tente, vaille que vaille, de croître sur ce terreau acide, fait des tourbières qui patiemment décomposent la vie.

Pour autant, la noirceur n’est pas ici une masse unique et informe ; l’auteur veut en décliner les différences nuances. Elle est rendue non à coups d’éclat narratifs, mais par une superposition de descriptions (les paysages extérieurs et intérieurs, en écho), par petites touches, des aplats de gris traversés d’éclats, tantôt d’étoiles, de lampes qui trouent la nuit, d’étincelles à la lisière des yeux… Il en ressort des vagues d’émotions qui bouleversent le lecteur au fur et à mesure de cette plongée dans la nuit des protagonistes.

L’auteur décrit les états d’esprit des personnages avec beaucoup de finesse et de réalisme. C’est le cas de Dev, cette âme d’enfant à vif dans le corps d’un colosse, maltraité par ses pairs à l’école ; l’auteur restitue par bribes sa différence, il décrit ses crises d’angoisse de l’intérieur, et manifeste beaucoup de tendresse et d’empathie pour lui comme pour ses autres personnages d’ailleurs. On vibre pour chacun, sous les coups des injustices qui les frappent, souvent de manière littérale. Comme eux, on ressort rincés de ce week-end démesuré où les actions auront eu lieu dans le plus sombre d’un abri ou sous le couvert d’une nuit qu’aucun éclat ne parvient pas à percer.

En bref, « Fils prodigues » est un roman vertigineux et éblouissant, d’une infinie noirceur. Mais quand on s’approche de l’intrigue et des personnages, on comprend que le noir était en fait plus complexe, et plus proche « d’un bleu marine profond avec des touches iridescentes, comme du pétrole sur l’eau. » Brillant !

Mon avis :

Citations

Il sentait que le charme sédatif de la pilule commençait à opérer, qu’elle calmait son sang et épaississait ses pensées, les ralentissant et les déposant comme du limon au fond de son esprit embruni. (p. 26.)

Les lampadaires avaient disparu aux limites de la ville et la route était un andain d’une noirceur aussi épaisse qu’un tissu au centre duquel une paire de phares blanc vif brûlaient, aussi inexorables qu’un détonateur. (p. 65.)

Le corbeau descendit au jardin et commença à picorer l’herbe. De loin, son plumage était noir mais si on s’approchait suffisamment et que la lumière le frappait sous le bon angle, on voyait que les plumes étaient d’un bleu marine profond avec des touches iridescentes, comme du pétrole sur l’eau. C’était la superposition des plumes, serrées en tuilage, qui démultipliait le bleu marine jusqu’à en faire du noir. (p. 69-70.)

Au moment où elle était descendue de sa voiture, elle avait franchi une limite, cette frontière fine comme une lame de rasoir qui séparait le possible du réel. (p. 160.)

Seraphita

Seraphita, lectrice bibliophage naufragée de longue date sur « l’île lettrée ». Au fond des silences de la vie, les mots sont d’utiles compagnies quand ils savent conduire en dehors de soi.

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