Un acte de traduction est toujours un acte de trahison

Roman de R.F. Kuang : "Babel"

KUANG, R.F., Babel : ou la nécessité de la violence. Paris : Editions De Saxus, 2023, 766 pages [Grand Format] ISBN : 9782378763572

Canton, 1828. Alors que sa mère vient de mourir du choléra asiatique, un jeune garçon est recueilli par le professeur Lovell et conduit en Angleterre. Rebaptisé Robin Swift, il est soumis à un apprentissage intensif de diverses langues dans le but d’intégrer le prestigieux institut royal de traduction de l’université d’Oxford. Au fil de ses études, Robin comprend que la démarche de Lovell n’est pas purement philanthropique. Son dessein s’inscrit dans l’histoire du colonialisme et les savoirs acquis visent à asseoir la domination de l’Angleterre sur ses colonies, dont la Chine. Comprenant qu’un acte de traduction est toujours un acte de trahison, Robin va devoir faire des choix douloureusement cornéliens.

« Babel » est une œuvre de Rebecca F. Kuang, une autrice érudite, engagée dans des études de langues et littératures, notamment de l’Asie de l’Est.

« Babel » est une œuvre polymorphe, qui oscille entre fantasy, fiction historique et réflexion sur l’histoire coloniale et la révolution industrielle. De nombreux thèmes émergent au fil de ce récit dense et long, notamment les rapports entre savoir et pouvoir. Au cœur de cette intrigue aux proportions aussi phénoménales que la tour de Babel, s’inscrit l’histoire singulière de cet orphelin chinois, privé très jeune de ses nourritures affectives de base : sa mère et son propre nom. Exporté en Angleterre comme une marchandise de choix, il va faire le long et difficile apprentissage d’une vie de labeur, celle de l’intellect, en marge de l’existence classique et surtout des autochtones qui le rappellent à son irrémédiable altérité.

« Babel » se veut une ode à Oxford, aux études, aux bibliothèques, au savoir — l’asservissement mais aussi la libération auxquels il peut conduire. C’est aussi et avant tout une ode aux mots, dans leur essence, la genèse de leur sens, l’étymologie qui les construit et les fait vivre au gré des langues. En ce sens, l’écriture est belle, puissante, à même de faire ressentir aux lecteurs les émotions les plus fortes des protagonistes.

La fiction historique se double d’une intrigue fantasy. Pour autant, la magie est ténue au départ, ne se cristallisant vraiment qu’en toute fin quand « la nécessité de la violence » n’est plus une simple option. Elle est construite autour de l’argentogravure qui consiste à graver sur des barres d’argent des mots dont l’appariement suscitera un effet magique, d’où la nécessité de former des traducteurs hors pair. J’ai trouvé bien souvent des longueurs dans l’intrigue. La narration des premières années d’étude de Robin versait trop souvent dans un cours magistral de linguistique, une sorte d’essai duquel il semble complexe de démêler le réel de la fiction, d’autant que de nombreuses notes de bas de page se font jour. Le point de bascule tarde à s’installer et le lecteur assiste impuissant à l’asservissement de Robin, même s’il tente, çà et là, quelques incartades. Bien souvent, la tension narrative s’étire d’une manière exagérée, ce qui rend la lecture fastidieuse.

La lecture de « Babel » me laisse donc sur des sentiments mélangés ; pour autant, l’aventure de Robin mérite d’être lue jusqu’au bout, tant les émotions qui l’agitent ne peuvent laisser indifférent, et tant les mots pour la rendre sont d’une beauté saisissante, dans leur choix et leur arrangement au fil des phrases et des pages.

Mon avis :

Citations

La salle paraissait à la fois banale et d’une beauté à fendre le cœur : la lumière matinale qui s’infiltrait par les vitraux et jetait des motifs colorés sur les bureaux de bois ciré ; les inscriptions à la craie bien nettes sur le tableau noir ; l’odeur sucrée, boisée, des vieux livres. Un rêve : c’était un rêve impossible, un monde fragile et magnifique dans lequel, au prix de ses convictions, on lui avait permis de demeurer. (p. 396.)

Il espérait. Il espéra jusqu’à ce que l’espoir génère sa propre forme de torture. Espérer signifiait à l’origine « attendre », et Robin attendait de tout son être le retour d’un monde qui n’était plus. Il espéra jusqu’à avoir l’impression de devenir fou, jusqu’à entendre des fragments de ses pensées, comme articulés hors de lui, des mots graves et durs qui se répercutaient sur la pierre. (p. 587.)

« C’est exactement ce qu’est la traduction, je crois. Tout ce qu’est la parole. Ecouter l’autre et tenter de dépasser ses propres préjugés pour entrevoir ce qu’il cherche à dire. Se montrer au monde et espérer que quelqu’un comprendra. » (p. 754.)

Seraphita

Seraphita, lectrice bibliophage naufragée de longue date sur « l’île lettrée ». Au fond des silences de la vie, les mots sont d’utiles compagnies quand ils savent conduire en dehors de soi.

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