DAMASIO, Alain, Vallée du silicium. Paris : Editions du Seuil, 2024, 187 pages (Albertine) [Livre numérique] ISBN : 9782021558753
Quand un auteur de science-fiction français est invité à se confronter à la Silicon Valley, cela donne des mots en cascade ; l’altérité, l’étrangeté des lieux, des techniques conçues, des inventeurs qui y tracent leur sillage numérique « offre[nt] si peu de prises au langage que ça fait fleurir par compensation un bouquet de phrases pour l’apprivoiser. » C’est ainsi qu’est née « Vallée du silicium », un ensemble de chroniques et une nouvelle, joliment appelée « Lavée du silicium », parfait contrepoint fictionnel aux essais compilés juste avant.
L’écriture est un émerveillement permanent. Alliée au contenu d’une haute érudition, « Vallée du silicium » offre matière à penser, plonger dans des abysses de peur face à un futur déjà présent, mais aussi s’enthousiasmer, se rassurer et espérer. En ce sens, le propos ne se veut pas dichotomique mais ouvre aux questionnements et à ses vertiges. La chronique qui m’a le plus percutée est : « La ligne de coupe » ; Alain Damasio décrit par le menu les affres de la traversée d’une frontière (France et USA), l’épreuve d’un « banal passage de frontière. Entre deux pays amis. En temps de paix. » Forme et fond se complètent pour pointer les paradoxes, les tensions entre césure et lien, interne et externe, même et autre. « Le problème à quatre corps » est également une chronique des plus exquises en la matière, avec de jolis clins d’œil assumés à Lacan. Damasio s’amuse à bâtir une théorisation à quatre corps, quatre façons « d’être physiquement au monde » : corps, décorps, raccorps, accorps.
« Lavée du silicium » est une nouvelle conclusive qui nous transporte dans un nouveau déluge qui va épurer la technique en l’hybride humainement créé, la laver de son silicium pour la rendre plus libre — humaine, peut-être ?
En bref « Vallée du silicium » est une œuvre intellectuellement exigeante, aux chroniques parfois inégales, mais une petite merveille réflexive, portée par l’écriture d’un poète érudit.
Mon avis :
Citations
… en connectant tout avec tout, la toile grandit, certes, elle s’élargit et s’épaissit prodigieusement. Mais la question pertinente ne serait-elle pas : quelle est la taille de l’araignée ? Quelle mygale monstrueuse est-on en train d’enfanter, et de nourrir de nos petits actes d’insectes ? (p. 38.)
Puis passage à la sécurité / passeport remontré / boarding pass croisé / masque sur la bouche, masque enlevé pour vérification faciale / – souriez – ou surtout pas ! car on ne sourit pas sur la photo d’un passeport : avec toute cette joie, nous n’allons pas vous reconnaître — (p. 46.)
La frontière est l’autre nom de la peur. Sa matérialisation physique. Une frontière est faite de grillages barbelés à l’espoir d’une sécurité impossible. (p. 55.)
L’époque le sent : le corps premier résiste, il insiste en nous. Il reste bruissant de désirs, il érotise tout. […] Il manque d’intensité ? Il boit, il se drogue, il joue aux jeux vidéo, il tue en ligne, il sue en salle, en conjurant ses sensations évanouies par un corps-machine dur et cadencé, un cœur qui bat fort, des muscles qu’on sature, qu’on épuise par l’effort, comme s’il fallait retrouver par l’intensité quantitative ce qu’on a perdu en qualité de senti. (p. 88.)
C’est un quatrième corps qu’on aurait pu appeler l’inconscient si le mot ne nous semblait pas trop net à la découpe. […] Ça produit des effets sans prévenir, ça ne se signale pas. Ça se cherche et ça offre si peu de prises au langage que ça fait fleurir par compensation un bouquet de phrases pour l’apprivoiser. (p. 90.)
Ma puissance de faire bruisser à ma manière cette boule de neurones et d’indétermination qui est une ruse inventée par la matière pour dépasser sa propre clôture et nous offrir le plus dérangeant des dons : la liberté. (p. 140.)
